Dancing Queer

laboratoire pour
le Contact Improvisation et les pratiques queer*

photo (c) Esther Genicot

Qu’est-ce qu’un laboratoire ?

Un laboratoire de Contact Improvisation est un espace pour se poser des questions à plusieurs à l’aide de nos masses, de nos tissus, de nos architectures mouvantes et de nos cartographies. Les années précédentes, nous nous sommes demandés : qu’est-ce que faire attention ? qu’est-ce que bouger ensemble ? comment improviser ? Nous avons invités des théoricien-nes, des pédagogues, des chorégraphes pour tenter de répondre à ce questions avec nous.

Cette année, nos questions tournent autour de l’inclusivité et des sexualités minoritaires (“queer” ou “trans-pédé-gouines”). Et parce que nous serions bien incapables d’y répondre par nous-mêmes, nous invitons des danseur-euses, des activistes et des théoricien-nes queer pour nous aider à nous en poser d’autres.

Dancing queer est une série d’événements (ateliers, conférences, jams…) organisés par L’œil et la main autour d’une question : qu’est-ce qu’une approche queer (une approche qui questionne les genres et les sexualités) peut nous apprendre sur notre manière de danser ?

Et cette question se multiplie : peut-on inventer des gestes, ou ne fait-on jamais que piocher dans un catalogue donné de mouvements ceux qui viendront construire notre corps ? ce catalogue est-il genré et sexué ? est-ce que je danserais différemment si j’étais une femme ? un homme ? aucun des deux ou les deux à la fois ?

Le Contact Improvisation est une danse de la désorientation (on tombe, on saute, on chavire) : est-ce que cette désorientation a un sens sexuel aussi (comme quand on parle d’ orientation sexuelle) ? peut-on dire que la danse est une forme de sexualité ? qu’est-ce que cela pourrait signifier de faire du Contact Improvisation une danse queer ? y a-t-il des danses hétéropatriacales ? le Contact Improvisation en est-il une ? est-ce que je choisis mes partenaires de danse en fonction de mon orientation sexuelle ? est-ce que le Contact Improvisation, avec ses femmes qui portent des hommes, avec ses hommes qui se touchent avec intimité, n’est pas déjà, un peu, queer ? ou au contraire renforce-t-il la distribution hétéropatriarcale des rôles féminins/masculins ?

Qu’est-ce qu’au juste qu’être queer, trans, pédé, gouine ou non-binaire ? Est-ce que cela change la manière de danser ?

Première invitée (le 28 octobre 2018) : Antonija Livingstone (CAN/EUR)

Pour nous aider à compliquer ces questions, nous avons invité Antonija Livingstone, artiste indépendante qui vit entre Montréal et Berlin et travaille à la frontière de la danse et de la performance. Nous lui confions les clefs de ce laboratoire (voir ci-dessous) conçu comme un espace d’interrogation et de pratique autour du Contact Improvisation et de ses possibles détournements queer

Antonija (Uncle Tony) Livingstone et son/sa partenaire de danse, Winnipeg Monbijou

[Petites pré-définitions.]

(Qu’est-ce que le queer ?)

Queer signifie littéralement « déviant », « tordu », « étrange ». C’est à l’origine une insulte adressée aux lesbiennes, gay, bi, trans et autres alter-sexuels, qui s’en sont finalement emparés pour dire : oui, nous dévions, oui nous tordons, oui nous troublons les genres et les sexualités.

Queer est ainsi ce qui vise à instaurer du trouble dans les dualismes, à commencer par l’opposition binaire entre homme et femme et les rôles hétéropatriacaux qu’on attribue à ces genres (actif/passive, fort/faible, commandant/commandée).

Féministe, le queer réclame la possibilité des mélanges et des trans-identités. Les pratiques et théories queer affirment ainsi par tous les moyens qu’on ne gagne rien à limiter a priori ce que peuvent les corps.

(Qu’est-ce que ça a avoir avec la danse ?)

Le queer a quelque chose en commun avec la danse : l’une comme l’autre, elles visent à affiner voire à augmenter les possibilités du corps en mouvement en relation à d’autres corps. Ainsi, de même que queer, je m’autorise à toucher les corps à partir d’autres genres que mon genre d’assignation ou à entrer en contact avec eux sur un autre mode que genré ou sexuel, de même dans la danse j’apprends à faire des gestes qui parfois relèvent d’autres genres que le mien.

Danseur-euse ou queer, je performe des identités multiples, qui sont autant de manières de subvertir les figures de la domination, de l’homme sur la femme, du blanc sur le noir, des humains sur les autres vivants et sur la matière.

(Qu’est-ce que ça a à voir avec le Contact Improvisation ?)

Nous n’avons, quant à ce dernier point, que des questions (que nous empruntons à plusieurs théoricien-nes : Paul B. Preciado, Sara Ahmed, Kristin Horrigan, Keith Hennessy…) :

Le Contact Improvisation est-il queer ?

Le Contact Improvisation suspend-il les genres en autorisant des hommes à être tendres et doux les uns avec les autres ? En permettant aux femmes de porter les hommes ? En désexualisant les parties érogènes du corps ?

Ou bien le Contact Improvisation autorise-t-il certains hommes à être encore plus machos, encore plus sûrs de leur masculinité hétéro ? Et malgré l’insistance sur l’idée que le Contact Improvisation n’est pas genré et que les femmes peuvent porter les hommes, pourquoi voit-on autant d’hommes hétéros, dans les jams, passer leur temps à porter des femmes ?

Pourquoi les contacteurs hétéros sont-ils incapables d’entendre que la jam a tous les aspects d’un lieu hétéro voire hétéronormatif aux yeux de certain-es danseuses trans ou queer ?

Le féminisme et les mouvements de luttes pour les droits des trans, des pédés et des gouines, ont-ils influencé le Contact Improvisation ? Est-ce que cela changerait quelque chose à la danse de créer des jams réservées aux femmes, ou aux hommes, ou aux trans-pédé-gouines ?

Est-ce que le Contact Improvisation invente d’autres manières d’être intimes en dehors de la sexualité classique ? Est-ce qu’on pourrait dire que le Contact Improvisation est une sorte de sexualité queer ?

Quelques exemples de décalements du Contact Improvisation…

Fred Holland & Ishmael Houston-Jones, at Danspace Project,NYC, 1983. Contact At 2nd & 10th, Videographer: Cathy Weis

Ishamel Houston-Jones et Fred Holland, Manifeste pour un Contact Improvisation de travers (Wrong Contact Manifesto), 1983

Nous sommes noirs.
Nous porterons des vêtements de rue (et non des joggings).
Nous porterons des docks: Fred des chaussures de chantier / Ishmael, des bottes militaires.
Nous nous parlerons en dansant.
Nous enverrons chier le flux, nous nous interromprons l’un l’autre.
Nous utiliserons de la musique enregistrée, des sons extraits de films de Kung Fu montés en boucle par Mark Allen Larson.
Nous éviterons le contact physique la plupart du temps.

Keith Hennessy pose la question de l’inclusivité du Contact Improvisation à Nancy Stark Smith (2013)